joelle kribi

Lorsque j’ai lu l’autre jour le titre d’une interview de Lilian Thuram dans Le Monde « A l’école, on m’appelait la Noiraude« , quelque chose au fond de moi est remonté à la surface. Ce quelque chose que j’oublie régulièrement, et puis qui parfois, à l’occasion, ressurgit. Je me suis rappelée, en lisant ce titre d’article, que moi aussi, à l’école, on m’appelait la Noiraude.

Je suis arrivée en France à l’âge de 10 ans. En pension chez des amis de mes parents. Je suis arrivée dans cette famille le jour de mes 10 ans, le 8 janvier 1981. Et puis tout de suite, l’école, le CM2. J’ai vite attiré la curiosité des autres enfants et leurs questions : vous parlez français en Afrique ? il y a des voitures dans ton pays ? vous vivez où ? dans des arbres ? Et les gens, comment ils s’habillent ?
Je me disais qu’ils étaient bien bêtes ces petits français. Mais, je m’en fichais, je voulais me faire des amis, alors, je répondais, toujours avec le sourire, mais oui, on parle français au Cameroun, oui, il y a des voitures, non, on ne vit pas dans les arbres, mais on a des maisons, oui on a les mêmes habits que vous.
Et puis, un jour, quelqu’un m’a appelé la Noiraude. Et ça a fait rire tout le monde. Au début, je n’ai pas vraiment compris pourquoi on m’appelait la Noiraude. Moi, je l’aimais bien ce dessin animé. Avec mon frère et ma soeur, on regardait l’ile aux enfants, quand nous venions en vacances en France, je l’aimais bien, moi, la Noiraude avec sa voix douce.
On a continué à m’appeler la Noiraude, à chaque fois, ça faisait rire tout le monde, et moi, j’ai compris que ça n’était pas affectueux, que ce n’était pas parce que j’avais une voix douce. J’ai réalisé que c’était quelque chose d’humiliant, et sans trop savoir pourquoi, je sentais à chaque fois, une boule qui se nouait dans la gorge. J’ai imaginé que c’était parce que j’étais ronde (je ne l’étais pas du tout petite) et que j’étais un peu bête (je ne l’étais pas non plus). Et puis j’ai compris. La Noiraude était noire !
J’ai réalisé alors que à leurs yeux, j’étais noire (même pour moi, ce fut une découverte, jusqu’alors, je pensais que j’étais blanche comme eux). Et puis ce fut aussi des réflexions à la piscine : il ne faut pas nager là ou elle nage, l’eau est sale … Et puis, au collège, on ne m’a plus appelé la Noiraude, mais la Négresse, avec des chansons sur mon passage : la Négresse, quand elle va à la messe, elle secoue les fesses et fait la quête.
35 ans plus tard, je m’en souviens encore. C’est fou.

Je ne pouvais pas me confier à mes parents, ils n’étaient pas là. On m’avait aussi conseillé de ne pas leur en parler : ils vont être tristes ; ils vont s’inquiéter, penser que ça ne passe pas bien pour toi en France, alors que tout se passe très bien, Joelle, à part ça. Et puis ce n’est pas si grave, il ne faut pas les écouter, ils sont bêtes. Les enfants sont cruels entre eux. Ce serait pareil si tu avais des lunettes, ou si tu étais rousse, tu sais.

J’avais 10 ans. Je n’ai pas voulu que mes parents s’inquiètent. J’ai voulu les protéger, je ne voulais pas qu’ils soient tristes. J’ai géré comme j’ai pu. J’ai pardonné en mettant tout cela sur le compte de l’ignorance, de la bêtise. Je suis devenue la fille la plus sympa de l’école, d’abord, et puis du collège pour que les autres m’acceptent, pour que les autres m’aiment. Petit à petit, j’ai gommé tous les aspect de ma personnalité qui auraient pu faire de moi quelqu’un de non-aimable aux yeux des autres. Quelque part, je pense que je suis toujours cette petite fille de 10 ans qui ne souhaite qu’une seule chose : être acceptée et aimée par les autres.

A 10 ans, j’ai ouvert les yeux sur la nature humaine. J’ai compris que j’étais une étrangère et que c’était difficile pour beaucoup, d’accepter, voire d’aimer ceux qui étaient étrangers/différents. Et je crois que ça m’aurais fait beaucoup de bien que l’on mette un mot sur ce que je ressentais, ce mot qui tournait alors dans ma tête et que personne n’a alors jamais prononcé : le racisme.