meme cameroun

Mémé

Je ne te l’ai jamais dit. Je ne t’ai jamais dit que je t’aimais et désormais, je ne le pourrais plus jamais.
Mémé, maintenant, tu es partie. Et comme à chaque fois que un des piliers de cette enfance si particulière s’écroule, mon enfance s’éloigne, malheureusement…

Mémé, j’aurais tant voulu que tu connaisses mes enfants, et surtout que eux te connaissent, alors je leur raconte, mon enfance, toi, Kribi…

Je leur raconte.
Que ta cour, c’était notre terrain de jeux. On y fabriquait des pièges pour les oiseaux, des frondes pour les chauves-souris, on y grimpait aux arbres, on y cueillait des mangues, des goyaves… On y était bien. Heureux et libres.
Que j’aimais quand on jouait aux Petits chevaux! tu lançais le dé et tapais “six” que tu prononçais zix !
Tu te moquais gaiement des gens, et je riais, je riais ! Tu imitais les uns et les autres…  Leur façon de marcher, leur manie, leur postures…
Tu avais toujours le bon mot, la bonne formule, celle qui en 1 ou 2 mot faisait mouche. Celle qui faisait sourire. Nous avons tous plus ou moins hérité de ton don d’imitation, Karine et Daniel, surtout.
Que moi, tu m’appelais “bon pied la route”. Je n’ai pas changé, j’aime toujours autant partir et revenir, prendre la route, me balader…

Que j’aimais quand nous allions ensemble au marché, et que tu t’arrêtais discuter avec tes copines. Je prenais un Top Orange et je vous écoutais blaguer et discuter. Je ne comprenais pas tout, mais j’aimais être près de toi ; ça me suffisait. Tu prenais ta Guinness et tu disais : Guinness is good for you ! Et je souriais. Avec toi, j’étais heureuse. Toujours.
Dans ta cour, je te regardais cuisiner. Je me souviens, je m’asseyais près de toi et je te regardais écraser les arachides, les graines de courges pour le Nyam Ngond. Ta main enveloppait la pierre à écraser et ton geste était sur et précis. J’étais fascinée.
Je me souviens des bâtons de manioc, du sanga, du poulet sauce arachide que tu préparais. C’est toi qui m’a donné ce goût de la cuisine africaine.

Que je t’écoutais raconter ton premier voyage, dans les années 50, puis tes séjours en France. Tu me racontais Grenoble, le froid, la neige, la famille de Pépé qui t’avait formidablement accueillie… Les passants qui s’arrêtaient pour toucher ta peau – beaucoup d’entre eux n’avaient jamais vu de Noirs, et ça te faisait rire. Tu gardais de la France, un souvenir merveilleux. Tu aimais la France, tu aimais les Français.
La dernière fois que je t’ai vu, c’était il y a 20 ans. J’avais 19 ans. Et tu m’as dit :
“C’est bien, tu es en France. Il faut te marier, il faut travailler et il faut être quelqu’un de bien. Parce que nous les Dubois, on est comme ça !” et tu faisais un geste du pouce en l’air.

Mémé, je travaille, et je ne me suis jamais mariée, mais j’espère que je suis devenue, moi aussi quelqu’un “comme ça”. Et que de là-haut, tu es fière de ta petite-fille “bon pied la route” !

meme catherine