semaine memoire esclavage bordeaux

La Semaine de la Mémoire a débuté hier, par une soirée à laquelle j’ai assisté à la Mairie de Bordeaux. Du 03 au 13 mai, il y aura, dans la ville, plusieurs manifestations liées aux commémorations de l’esclavage, la traite négrière & leurs abolitions. Des expositions, des rencontres, des ciné-débats, des visites, des lectures, et bien sur la commémoration officielle le 10 mai, sur les quais des Chartrons.

En présence du Maire Alain Juppé, nous avons pu visionner un film réalisé par MC2A, regroupant des témoignages de bordelais-es sur leur connaissance du passé négrier de la Ville, écouté les 10 propositions de la commission de réflexion sur la mémoire de l’esclavage et de la traite négrière, assisté à une table-ronde sur l’esclavage et le racisme et un concert donné par des élèves de collèges de Gironde. Les élèves se sont succédés pour chanter des chansons qu’ils ont composés durant toute cette année scolaire, sur la thématique de la mémoire de l’esclavage. C’était très joli, parfois émouvant et touchant de voir ces adolescents chanter et rendre hommage à tous ces hommes et femmes.

-> le programme de la Semaine de la Mémoire

Un mémorial digne de ce nom

Si vous suivez mon blog depuis longtemps, vous savez que je suis une arrière petite-fille d’esclave, j’en ai parlé quelques fois, et je raconte un peu ici l‘histoire de mes origines. Grâce à cette histoire familiale, l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage, le devoir de mémoire sont des sujets qui me tiennent à coeur. Si le sujet vous intéresse, ne manquez pas Les routes de l’esclavage, une série de 4 documentaires passionnants qui sont diffusés en ce moment sur Arte.

Hier la commission de réflexion sur la mémoire de l’esclavage et de la traite négrière mise en place par la Mairie il y a deux ans, a proposé une liste de 10 actions concrètes, acceptées et validées par Alain Juppé.

Les propositions, si elles ont le mérite de proposer des actions concrètes, sont je trouve très timides et plutôt classiques. Rien de très original sauf peut-être la création d’un jardin pédagogique au coeur du jardin botanique, qui serait composé de coton, d’indigo ou de canne, pour présenter des plantes dont la production et le commerce furent liées à l’esclavage et à la traite.

J’attendais également la proposition d’un mémorial. Un vrai lieu de mémoire, dédié à cette histoire. Une proposition forte. Je suis donc assez déçue de la proposition de construire une oeuvre mémorielle à l’effigie de Modeste Testas, une ancienne esclave, dont la particularité a été d’être achetée par deux frères bordelais.

A mon sens, un mémorial à l’effigie d’une personne devient un lieu personnifié, et ce n’est pas cela un mémorial. Un mémorial est un lieu qui doit être pour tous. Le personnifier le rend singulier et non global. De plus, pourquoi Modeste Testas et pas une autre des 150 000 esclaves déportés par les expéditions parties de Bordeaux ? Un mémorial doit pouvoir représenter l’histoire passée et acceptée. C’est aussi un lieu de recueillement pour certains. Ce genre de lieu de mémoire appelle à un geste fort dans l’espace public. On devrait pouvoir avoir un lieu emblématique à Bordeaux, un lieu où tout le monde pourra se retrouver, où l’histoire pourra être apprise, où des événements pourront avoir lieu, etc…

Le 25 mai 2012, j’ai eu le grand bonheur d’assister à l’inauguration du Mémorial de l’esclavage à Nantes. C’était il y a 6 ans. 170 ans après l’abolition de l’esclavage, on est encore à se demander à Bordeaux, si il faut un mémorial.

Oui, évidemment, il faut un mémorial digne de ce nom. Les salles du Musée d’Aquitaine dédiées à la traite négrière sont très importantes pour le devoir de mémoire, mais sans véritable mémorial, Bordeaux ne pourra pas faire la paix avec son passé et ne pourra pas honorer tous ceux qui furent victimes de ce génocide et leurs descendants. En outre, un mémorial avec une belle architecture contemporaine pourrait devenir un attrait de plus pour la ville.

Bordeaux ne doit plus être timide avec son histoire et son passé. Une petite plaque (qui ne se voit pas) sur les quais des Chartrons, un buste de Toussaint Louverture un peu à l’abandon, un passage Martin Luther King sur un morceaux des quais vraiment pas glamour, ne font pas honneur à la ville. Rappeler le passé n’est pas ressasser le passé, c’est aussi l’accepter pour mieux aller de l’avant.

Moi, arrière-petite fille d’esclave …

Il y a 10 ans, j’ai assité à la commémoration de l’esclavage à Bordeaux en présence de Michaelle Jean, alors Gouverneur générale du Canada. Le discours qu’elle avait prononcé ce jour là m’avait ému : “Moi, arrière arrière petite fille d’esclaves, je suis venue, en ce lieu précis, et à l’invitation du maire de Bordeaux, ancien port négrier, saluer la mémoire de millions d’Africaines et d’Africains déportés vers les Amériques où, au mépris de toute humanité, ils furent réduits à l’esclavage. Moi, gouverneure générale du Canada, je suis ici surtout pour que leur mémoire, tant leurs souffrances que leur affranchissement, ne se perde pas dans la nuit des temps et pour affirmer plus fort que tout, selon cette formule si juste, que « le nom d’homme repousse celui d’esclave ». Moi, femme noire des Amériques, je vous convie d’être à l’écoute de celles et de ceux qui, aujourd’hui et sous toutes les latitudes, ont à cœur de desserrer l’étau des préjugés et de briser les chaînes de l’injustice et de la tyrannie. Car c’est la façon la plus éloquente de reconnaître l’un des crimes les plus barbares contre le genre humain. Moi, mère et citoyenne, je vous invite à ne jamais relâcher votre vigilance devant le moindre signe d’intolérance et de contrer par tous les moyens l’incompréhension des uns qui engendre trop souvent l’exclusion des autres. Moi, en deuil comme tant d’autres du regretté Aimé Césaire, je dis avec lui et pour nous tous « qu’elle est debout la négraille », « debout à la barre, debout à la boussole, debout à la carte, debout sous les étoiles, debout et libre ». Et, ensemble, en ce jour solennel, faisons enfin la promesse de tout mettre en branle pour que désormais et en tous lieux, les forces de la création et de la fraternité triomphent des forces de la destruction et de la haine.”

Ces mots résonnent fortement en moi, car moi, arrière-petite fille d’esclave, je vis à Bordeaux, mes enfants sont bordelais et que j’espère vivement un jour dans ma ville pouvoir honorer la mémoire des 13 millions d’hommes victimes de ce crime, dans un Mémorial digne de ce nom.

marches esclaves guadeloupe